Ma lettre ouverte à Emmanuel Macron

Montpezat, le 2 février 2016

Monsieur le Ministre de l’Économie,

mouettePermettez que je vous tende ma carte de visite. Je m’appelle Nicolas Kovacs, je suis autrichien, j’ai quarante-huit ans, et je vis en France depuis 1991. Installé dans un petit village du Gard, j’ai créé mon entreprise de services informatiques Microlinux en 2009.

Lorsque François Hollande a été élu Président de la République en 2012, je faisais partie de ceux qui se réjouissaient et sabraient le champagne. Aujourd’hui, près de trois ans et demi plus tard, il ne reste malheureusement pas grand-chose de cette euphorie initiale.

Je m’adresse ici à vous au sujet de la réforme de la formation professionnelle. Réforme calamiteuse, qui consiste peu ou prou à rendre caduque toute formation qui n’est pas certifiante. Réforme funeste, qui fait que des milliers de formateurs indépendants mettent actuellement la clé sous la porte en France. Réforme contre-productive, car elle met en péril aussi bien l’emploi que l’accès à l’emploi dans notre pays.

Permettez que je revienne brièvement sur mon parcours de micro-entrepreneur.

En 2008, puisque je ne trouvais pas de travail dans une région notoirement sinistrée par le chômage, l’idée de créer mon propre emploi a commencé à germer petit à petit dans un coin de ma tête. Créer une entreprise spécialisée dans le logiciel libre (Linux), et qui installerait aux entreprises et aux collectivités locales de la région des réseaux informatiques ultra-stables, à coût réduit. Ce qui a été déterminant pour moi, c’était le statut d’auto-entrepreneur (au temps où celui-ci ne s’appelait pas encore micro-entrepreneur) nouvellement instauré par le gouvernement de l’époque, notamment la simplification des démarches administratives par rapport aux statuts classiques trop contraignants pour tout créateur d’entreprise à envergure modeste. Mon entreprise informatique Microlinux a été créée le 3 août 2009. Un grand pas pour moi, un petit pas pour l’humanité.

Ces premières années d’amorçage de pompe, j’ai travaillé sept jours sur sept, soixante-dix heures par semaine en moyenne, j’ai fait une croix sur les jours de repos, et si je n’ai pas jeté l’éponge, c’est que je dois beaucoup à ma ténacité habituelle et au soutien indéfectible de ma compagne. Aujourd’hui, près de sept ans plus tard, tous ces efforts commencent petit à petit à porter leurs fruits, et je considère sans fausse modestie que mon entreprise est un succès, pour plusieurs raisons :

  • L’entreprise existe encore et n’a pas fait faillite.
  • J’arrive à payer mon loyer, à remplir le frigidaire et à payer mes factures. Je ne peux rien économiser, certes. Mais c’est déjà pas mal.
  • Je suis mon propre patron, et je fais un travail qui me passionne.
  • Depuis quelques mois, j’arrive même à me libérer une journée le weekend pour aller faire une randonnée ou un peu d’escalade.

Or, voici que l’existence de mon entreprise – tout comme celle de milliers d’entrepreneurs indépendants – est tout bonnement menacée par votre réforme de la formation professionnelle.

Depuis sa création, Microlinux est également organisme de formation professionnelle. La formation continue constitue une part significative de mon activité, environ un tiers, avec des variations selon les années. Je suis également auteur d’une série d’ouvrages informatiques pour l’éditeur Eyrolles (le plus grand éditeur d’ouvrages techniques en France). Mes stagiaires, jusque-là, étaient le plus souvent des salariés d’associations ou de PME de la région, qui profitaient de leur DIF (Droit Individuel à la Formation) pour suivre une formation en Administration Linux.

Je sais bien que votre gouvernement est fâché avec les nouvelles technologies et les logiciels libres, et qu’au vu des récents contrats signés entre le géant Microsoft et le Ministère de l’Éducation Nationale, vous préférez jeter l’argent par les fenêtres en achetant des licences propriétaires à prix d’or, en engraissant ainsi un monopoliste américain. Les entreprises et les associations, quant à elles, ne peuvent se permettre de dilapider l’argent qu’elles n’ont pas. Une manière assez simple de faire des économies (et plein d’autres bonnes choses au passage) c’est de migrer l’infrastructure numérique de Windows vers Linux, comme la Gendarmerie Nationale ou la NASA (et bien d’autres) l’ont fait.

Votre réforme de la formation professionnelle a mis un terme au bon déroulement des formations existantes, en venant mettre des bâtons dans les roues d’honnêtes entrepreneurs indépendants. La nouveauté, c’est que le DIF (Droit Individuel à la Formation) ne s’appelle plus DIF mais CPF (Compte Personnel de Formation). En soi, le Compte Personnel de Formation est une bonne idée, puisqu’il est désormais possible de cumuler les heures de formation d’année en année, et même de contrat en contrat.

Malheureusement, toutes ces heures cumulées ne serviront à rien en pratique pour la plupart des organismes de formation, étant donné que toutes les formations doivent désormais être obligatoirement certifiantes. Le gouvernement a certes cherché à supprimer des formations qu’il considère comme trop récréatives, comme les cours de poterie ou les stages de relaxation. Le problème, c’est que vous avez par là même vidé l’eau du bain avec l’enfant, puisque les formations non certifiantes – c’est-à-dire l’écrasante majorité des formations en France – sont ainsi toutes passées à la trappe. Dans le secteur numérique, par exemple, ce sont toutes les formations autour du référencement, des blogs professionnels, de la retouche d’images, les formations pratiques autour de Photoshop, de la suite Adobe, d’AutoCAD, les formations bureautiques autour des suites Office, ou encore les formations d’administration des réseaux et des serveurs en général et de Linux en particulier, etc. Tout cela a été balayé par le tsunami ravageur de votre réforme. Des milliers de formateurs indépendants ont dû ou sont en train de mettre la clé sous la porte à cause de votre réforme, étant donné que ces formations ne sont désormais plus prises en compte dans le cadre du DIF (ou du CPF, peu importe comment vous l’appelez) et que pratiquement aucun stagiaire n’a les moyens de les financer intégralement.

Permettez-moi une métaphore gastronomique. C’est un peu comme si vous annonciez haut et fort votre détermination à lutter contre le chômage dans le milieu de la restauration, et la première chose que vous faites, vous obligez les pizzaïolos, les chefs de cantine et les cuistots de brasserie de France et de Navarre à arborer une étoile Michelin pour pouvoir exercer leur profession. Les détracteurs rétorqueront que la recherche de la qualité constitue une incitation louable pour les professionnels. La pratique montrera qu’une telle réforme profitera avant tout aux restaurants trois étoiles. Ou alors, pour revenir à nos moutons, aux grandes entreprises de formation établies, qui ont l’habitude de payer leurs formateurs au lance-pierres. J’en sais quelque chose, pour avoir moi-même enseigné dans de telles conditions. Il y a comme une odeur de lobbying dans l’air.

Avant cette réforme, près de 60.000 formations par mois étaient prises en charge dans le cadre du DIF. Depuis la réforme, on obtient un total de 86.000 formations par an (Source : http://www.cpformation.com). Je ne vois que deux interprétations possibles. Soit les français ont subitement besoin de dix fois moins de formations. Soit vous avez tout simplement détruit le secteur de la formation indépendante. Ce démantèlement semble aller de pair avec une dématérialisation de vos services administratifs, confrontant les utilisateurs à une expérience de déshumanisation totale. Les portails Web mis en place constituent ainsi un amalgame déplaisant de rigueur et de pagaille. Des pages Web au visuel certes agréable, mais dont le contenu suit une logique de navigation pour le moins erratique. Des sites entiers dépourvus de la moindre rubrique d’aide, sans la moindre adresse de contact, sans le moindre numéro de téléphone. Par-ci par-là, des liens vers des documents PDF sans le moindre commentaire. Les documents officiels étant, quant à eux, rédigés non pas en français, mais en hexagonal.

Alors non, je n’ai pas les moyens d’embaucher une équipe pour se pencher plusieurs semaines durant sur les formalités de certification de ma formation. Je ne suis pas Don Quichotte, je n’ai pas de temps à perdre à me battre contre les moulins à vent de l’administration française, ni sauter à travers les cerceaux en feu qu’elle me tend. Il y a des jours où je me demande si je ne vais pas tout bonnement faire couler mon entreprise et revenir à la case départ en me mettant au chômage. J’aurais enfin le temps de bouquiner, de faire de l’escalade trois ou quatre fois par semaine, ou de découvrir les nombreux parcours VTT de la région. Peut-être m’inscrire à un stage de poterie ou un stage de relaxation.

En tant que formateur en Administration Linux, j’ai actuellement plusieurs demandes formulées par des salariés qui ont cumulé des heures de CPF. Je ne peux pas répondre à leur demande, pour la simple raison que les formations que je dispense avec succès depuis sept ans ne figurent pas sur votre liste agréée de formations officiellement certifiantes. Ces salariés ont maintenant le choix entre quatre formations certifiantes dispensées par une multinationale agréée par votre ministère. Ces formations ne leur sont d’aucun intérêt.

Monsieur le Ministre de l’Économie, si vous souhaitez – comme vous l’affirmez – relancer l’économie de ce pays et préserver des dizaines de milliers d’emplois, de grâce, revoyez votre copie. Repensez la réforme de la formation professionnelle. Vous clamez haut et fort votre volonté de lutter contre le chômage. Au vu des faits, c’est l’emploi que vous combattez.

Salutations citoyennes,

Nicolas Kovacs

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3 commentaires pour Ma lettre ouverte à Emmanuel Macron

  1. hello,
    J’ai repartagé votre lettre sur framasphère, bon le monsieur auquel vous destinez votre lettre ne suis pas mon profil ( ou alors il a un pseudo ), mais ça la relaie un peu tout de même.
    Bon courage, espérant que la situation s’arrangera, mais mince ils leur reste encore un an et demi de mandat, dieu sait (ou quelqu’un d’autre) ce qu’il vont pouvoir nous trouver dans cet intervalle pour encore plus pourrir la situation actuelle.

    Péhä

  2. albert dit :

    Ca ne servira à rien, nous sommes désormais dans une dictature néolibérale.

  3. Trefix dit :

    Bonsoir.
    Si, ça servira : faire appel à l’intelligence du lecteur est TOUJOURS utile ! Merci pour l’analyse et bon courage pour la suite.

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